Le coltin
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En argot, le coltin désigne le travail. Mon grand-père utilise ce terme à plusieurs reprises dans ses lettres. Exploiter la force de travail était la raison d’être des mesures de réquisition mises en place par l’Allemagne ou par les pays occupés, comme ce fut le cas en France. Dans cet article, je me penche sur les emplois et les conditions de travail de mon grand-père lors de son exil[1].

Ces emplois étaient liés à l’activité d’une usine d’aviation située à Eger. Soit, directement liés : lorsque mon grand-père travailla à l’usine même, depuis son arrivée en mars 1943 jusqu’au mois de mai 1944. Soit, indirectement : lorsqu’il fut déplacé à Asch où il travailla pour un sous-traitant, la firme Geipel und Sohn, historiquement une usine de textile, mais qui avait réorienté sa production vers l’industrie de guerre à la demande sans doute des autorités.
À l’usine d’Eger, mon grand-père a été successivement affecté à :
la réparation des avions, pendant environ 6 mois, de mars à septembre 1943 : il ouvrage des pièces d’aluminium sur un établi avec des outils ; puis à partir de juin, il démonte des moteurs dans une équipe de huit dont il est le chef, « mais la paye n’est pas augmentée pour autant », écrit-il le 7 juin 1943.
la construction d’une nouvelle partie de l’usine, pendant un peu plus de 3 mois, de septembre 1943 à mi-décembre 1943 : il travaille d’abord à l’installation du chauffage central (travaux de peinture des radiateurs) puis, à partir d’octobre, au terrassement d’une voie ferrée à l’extérieur, et enfin à la construction d’un hangar (il fait le maçon, creuse des canalisations[2]).
de nouveau, la fabrication/réparation des avions, pendant un peu plus de 5 mois, de mi-décembre 1943 à mai 1944 : il travaille sur les bâtis-moteurs (les berceaux supports du moteur d'un avion). Il se salit, déchire ses vêtements qu’il doit recoudre, mais il est au chaud, à l’intérieur d’un hangar[3].
À Asch, il façonne des pièces pour les avions. Il est spécialiste tourneur, « toute la journée devant le tour », écrit-il le 22 mai 1944, tout en ironisant sur son statut de « spécialiste », « car je ne n’en suis guère un [de spécialiste], mais il faut se mettre à tout, et surtout ne pas s’en faire pour autant ».
Cette succession d’emplois, au gré des nécessités changeantes de l’activité de l’usine[4], lui fait écrire le 7 décembre 1943 : « si je reste encore longtemps, je finirai par faire tous les métiers sauf le mien, […]. Enfin il faut bien accepter ce qu'on me fait faire comme boulot. ». Il avait bien essayé pourtant en arrivant à Eger d’être embauché comme boucher, mais cela n’a pas été possible : « Deux copains de la chambrée vont travailler en ville de leur métier comme garçon de salle. J’ai bien demandé au directeur pour une place de boucher mais il n’y en a pas en ville. » (19 mars 1943)
Lorsqu’il parle travail dans ses lettres, ce qui revient très souvent, ce sont les horaires. C’est un leitmotiv. Et, il y a de quoi ! Il fait des journées de 12 heures voire plus, soit au bas mot entre 64 et 66 heures par semaine, avec des pics jusqu’à près de 90 heures en juin 1943[5]. Le vendredi, la journée de travail s’étale sur 22 heures pour se terminer le samedi matin. Les jours de repos sont rares : le samedi matin et un dimanche sur quatre. À Asch, lorsqu’il est tourneur, il fait des journées de 14h, de 6h du matin à 8h le soir, avec 45 minutes de pause en milieu de journée. Même si la durée moyenne de travail était plus importante à cette époque, ces horaires étaient exorbitants[6].
Pour autant, amplitude horaire ne signifie pas toujours activité harassante. D’abord, parce qu’il n’y a pas toujours de l’ouvrage, en raison souvent d’un manque de matière première[7]. Ensuite, parce que Jean cherche à en faire le moins possible[8] : il « se débrouille », comme il dit. Tout en donnant le change (« il faut bien faire l’âne pour avoir du son »), il ne veut pas « attraper de la corne dans les pognes »[9], attitude qui semble répandue chez les requis, comme Jean le laisse entendre avec une formule allusive dont il a l’habitude : « j’aime autant vous dire que je ne me casse pas les bras, et je crois que j’ai de nombreux copains. » (22 mai 1943).
L’intensité et la pénibilité de son travail varient tout au long de son séjour.
La période la plus dure est celle où il travaille comme manœuvre à la construction d’un nouveau hangar. C’est un travail très physique (il manie la masse, la pelle, le pic), en grande partie à l’extérieur avec des froids glacials (l’hiver 1943/1944 fut, semble-t-il, particulièrement rigoureux). En novembre 1943, il charge et décharge des tonnes de mâchefer et de charbon, alternant entre l’extérieur, où il peut faire jusqu’à -20°C, et l’intérieur, une chaufferie où il fait 40°C. Soit une différence de température de plus de 60°C (André D. dans son témoignage évoque ce point). Pour ne rien arranger, pendant cette période, son chef est un « bestiau de premier ordre » (16 octobre 1943). Le soir, il est harassé[10].
Tout autre est l’ambiance lorsqu’il travaille sur les moteurs. Comme indiqué déjà, il semble qu’il y ait des moments d’inactivité (en mai 1943, il mentionne même qu’il rédige le brouillon d'une lettre pendant les heures de travail[11]). De plus, la présence de copains de chambrée dans l’équipe, puis de femmes avec qui il « chahute » rend les choses encore plus agréables : « je ne me frappe pas du tout pour le coltin, et je suis en bonne compagnie. Je travaille avec René Beuzeville, et la plupart des ouvriers à part les Français, c'est des femmes. » (2 janvier 1944) ; « il y a pas mal de moment creux pour rigoler et chahuter un peu avec le sexe faible. » (5 février 1944) ; « il y a beaucoup de sexe faible pour marner avec nous. De ce fait, il y a bien des moments de loisirs dans la journée. » (15 février 1944).
Son rapport au travail est donc plus contrasté qu’on ne pourrait le penser à première vue, en s'en tenant au caractère obligatoire de l'activité, à la surveillance à laquelle il est soumise ou encore aux conditions de vie globalement très dures. Avec son état d'esprit volontaire qui va toujours de l’avant (« il faut bien s'y habituer et ne pas s'en faire », écrit-il le 2 février 1944 ; ou bien encore « Toujours sourire cœur douloureux », le 4 novembre 1943), il semble qu’il s’adapte. Si, comme beaucoup, il ne fait pas de zèle, il témoigne parfois d’une forme d’intérêt[12], voire d’allant[13].
Je regrette que la correspondance ait cessé en juillet 1944 alors qu’il vient de rejoindre Asch et la firme Geipel und Sohn reconnue pour ces politiques sociales et qui proposait notamment en son sein aux ouvriers une piscine où mon grand-père va se baigner après le travail[14].
[1] Pour la période pour laquelle j’ai des informations – mars 1943 à juillet 1944. Pour la période allant juillet 1944 à mai 1945, je n’en ai pas puisque la correspondance a cessé.
[2] « Aujourd'hui, j'ai fait le maçon, patauger dans la boue toute la journée et remuer les sacs de ciment et de sable. » (23 novembre 1943) ; « Je creuse des canalisations » (1er décembre 1943) ; « Je travaille toujours à la terrasse. En ce moment, je fais le maçon, et il faut voir avec quel art je manie la truelle et comment je m'en sors pour faire le béton et le ciment. » (7 décembre 1943)
[3] « Je suis rentré dans un halle pour travailler sur les bâtis-moteurs, au rivage [?] et réparation. Enfin je suis beaucoup mieux que dehors mais je me salis un peu plus à me traîner sur les bâtis. » (20 décembre 1943) ; « je me salis et surtout je me déchire pas mal. C'est souvent que je dois prendre l'aiguille pour recoudre. » (30 janvier 1944)
[4] « Certains copains qui n’avaient plus guère de travail à leur emploi sont envoyés au terrassement. » (9 septembre 1943)
[5] « Maintenant, j’ai un peu plus de travail depuis que je suis sur les moteurs. Cette semaine, j’ai fait 100 heures à l’usine, c’est-à-dire 88 heures de travail, depuis lundi de la pentecôte où nous avions congés, jusqu’à samedi après-midi. Et aujourd’hui toute la journée et en plus tous les soirs jusqu’à 9 heures. Cela fait beaucoup. Nous n’avons plus seulement le temps d’écrire, de laver et encore moins de sortir. [...] Cette semaine, nous allons sûrement travailler 2 nuits entières pour finir le travail que nous avons en ce moment. » (20 juin 1943)
[6] Une ordonnance de 1938 fixait un plafond de 48 heures pour la durée légale de travail en Allemagne, plafond remis en cause dans le contexte de l’économie de guerre et porté jusqu’à 50 heures en 1941. Voir Kessler Francis, « La durée du travail en Allemagne : 150 ans d’histoire législative et conventionnelle », revue Allemagnes d'aujourd'hui, N°90, octobre-décembre 1984. pp. 6-25
[7] « Je travaille 13 heures par jour pour ne pas faire grand-chose car la matière première n’abonde pas. » (18 mai 1943) ; « Le travail est toujours le même, et nous avons toujours autant d’heures et pas plus de coltin. Il n’y a plus de matériel. » (24 juillet 1943) ; « Si seulement nous avions de quoi bien nous occuper, mais il n’y a plus guère de matériel. » (17 septembre 1943)
[8] « Le travail est toujours le même, mais je me débrouille pour ne pas trop en faire. Le moins possible est le meilleur, surtout avec la nourriture que nous avons. » (8 août 1943)
[9] « Je me débrouille pour le boulot, et je m’arrange pour me faire planquer par l’interprète. Dans mon métier, il faut bien faire l’âne pour avoir du son. Mais à côté de cela je ne veux pas attraper de la corne dans les pognes. Les journées sont longues. » (15 mai 1943)
[10] « Aujourd'hui nous avons déchargé 8 wagons de mâchefer entre 4 hommes, et il ne faisait pas chaud. J'aime autant te dire que je suis assez fatigué après une journée comme cela. Je suis content de me coucher le soir. » (4 novembre 1943).
[11] « La lettre que je vous écris, je fais le brouillon sur mon établi, en attendant paisiblement la soupe à 12h ½. » (22 mai 1943)
[12] « Je suis toujours au même endroit. C’est assez intéressant mais je me salis et surtout je me déchire pas mal » (30 janvier 1944) ; « Le travail marche assez bien et je ne m'y ennuie pas trop » (6 juillet 1944).
[13] « Le travail, toujours le même, rien de nouveau. Notre petit boulot va toujours aussi vite. On se défend comme des lions. » (24 mai 1945)
[14] « Vendredi passé, je me suis baigné le soir à 7 heures à la piscine de l'usine. » (22 mai 1944)





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