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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

La nourriture au STO racontée par les lettres de mon grand-père

  • il y a 2 heures
  • 7 min de lecture

« J’y ai crevé de faim », disait l’humoriste Raymond Devos lorsqu’il évoquait ses deux années en Allemagne comme requis du STO[1].


La nourriture, et plus particulièrement son défaut, constitue de loin le sujet le plus souvent abordé par mon grand-père dans ses lettres. La question occupe à elle seule, en nombre de caractères, près de 12 % de la correspondance. À titre de comparaison, les conditions de travail, autre thème récurrent, en occupent à peine 5 %.


Avec une matière première si abondante sur un sujet dont l’importance est proverbiale dans la famille, l’idée m’est venue de tenter une expérience inédite : composer à partir des extraits authentiques des lettres de mon grand-père une lettre unique, fictive, sur la nourriture, écrite à la première personne comme s’il en était l’auteur (sans IA, je précise !). À la manière d’une composition de musique mixée à partir d’échantillons empruntés à d’autres morceaux. Ou, mieux encore, d’un plat cuisiné à partir de différents ingrédients non transformés ![2]


Réfectoire d'ouvriers (probablement dans une usine automobile Hansa-Lloyd et Goliath-Werke Borgward) (photo de Karl Theodor Gremmler, 1938-1940, source : Deutsche Fototek)
Réfectoire d'ouvriers (probablement dans une usine automobile Hansa-Lloyd et Goliath-Werke Borgward) (photo de Karl Theodor Gremmler, 1938-1940, source : Deutsche Fototek)

Chers Parents,

 

À Eger, je mange à la cantine de l’usine. Il faut faire la queue pendant une heure. Je vous jure que je ne suis jamais le dernier pour pointer. C’est à 200 m du hall. Cela bouscule un peu.

 

Au tout début de mon séjour, la nourriture me convient même si c’est un peu court. Mais, quelques jours après mon arrivée, la bectance[3], c’est de pire en pire. J’ai des brûlures d’estomac toute la journée et on engraisse presque tous à vue d’œil[4]. J’ai tout le temps une fringale à tout croquer. Pas seulement le quart de ce que je peux manger à chaque repas. C’est mieux que le régime « jockey »[5]. Il y a déjà des copains qui décollent pas mal[6]. Je me suis pesé hier. Je fais maintenant 72 kilos tout habillé. Mais j’ai maigri des bras et des jambes.

 

Quand on ne travaille pas, on n’est pas nourris. Pas de travail, pas de manger.

 

Nous avons 300 g de pain par jour. Je mange ma ration de 4 jours facilement en 2 jours. Je donne tout mon tabac pour du pain. J’en touche un paquet tous les dix jours. Nous échangeons un paquet de cigarettes pour 2 kg de pain, ou alors il vaut 10 à 12 marks le kilo, et le paquet de cigarettes 20 marks ou 400 francs. Et on dit qu'il n'y a pas de marché noir... Enfin, maintenant, adieu la fumée. J'aime encore mieux le pain. Pourtant, j'aime bien fumer, surtout ici. Quand le temps dure un peu à la chambre, je suis bien content d'en tiser une petite.

 

Avec les nouveaux arrivés à l’usine, la nourriture va encore diminuer de quantité. Nous sommes encore restreints presque de moitié. En hiver, les rations ne sont pas fortes et pourtant toute la journée au froid à travailler dur, l'appétit est bien ouvert. J’aime autant te dire que je la saute un peu[7].

 

Nous avons à 7 heures 1 café et à 9 heures un quart de soupe pareille que celle du midi et 1 quart de purée ou ragoût avec 3 fois par semaine 50 à 60 g de viande et un petit dessert 3 à 4 fois par semaine. Vous pouvez voir qu'il n'y a pas épais à manger.

 

Et quelle qualité ! Toujours les mêmes saloperies à manger. Même gargouille. La nourriture est toujours de plus en plus moche.

 

Patates sans arrêt et à moitié pourries. Je crois que des treuffes[8]à la peau, j’en ai soupé pour un petit moment. Toujours une soupe à midi, la même pâtée avec une assiette de colle, c'est-à-dire de la flotte avec la farine et fécule bien cuite en ajoutant du blé nature, de l'orge et du son. Et le soir, le quart de patates habituel et la viande, un morceau de "Dunlop"[9]. En ce moment, on touche du cheval. On a aussi parfois du fromage qui est immangeable. Tout le monde le balance. Cela commence à être rasoir et commence pas mal à tous nous dégoûter. Vivement que je retrouve la cuisine de maman.

 

Je ne peux plus manger la soupe du midi car cela me fait mal à l'estomac, qui n'est pourtant pas délicat. Alors j'aime mieux m'en passer. Et je ne bois rien de la journée. C'est plutôt bizarre car j'avais souvent la dalle en pente[10] quand j'étais chez nous. Ici, on prend de drôles d'habitudes.

 

Ce qu'il faut dire, c'est que mon appétit a beaucoup baissé. En rentrant, je n'aurai sûrement pas le même appétit que j'avais quand je suis parti, l'estomac commence à rétrécir. Je ne pourrai plus manger les plats de potée que maman faisait.

 

Le soir, après le boulot, nous tâchons de trouver des pommes de terre en campagne. Nous allons aux pays voisins acheter des patates vers les paysans qui veulent bien nous vendre car nous pouvons compter sur ceux qui nous aiment bien. Mais avec le temps, nous n’en trouvons presque plus, et il faut faire du chemin le soir pour en trouver quelques-unes.

 

Pendant un temps, le grand animateur des repas, c’est le ruta[11]. J’aime autant te dire, papa, que tu peux en planter, j’en mangerai sûrement en rentrant sans aucun doute. En mai 1943, nous avons eu de la soupe de tortue. Il en est arrivé 10 tonnes de Tunisie.

 

En août 1943, la qualité a changé un peu car c’est un ancien prisonnier qui fait à manger. C’est un brave type qui est de Louhans. Avec lui, il y a moyen de se débrouiller pour avoir la portion double tous les midis. C'est fait à la française sans quoi cela nous plairait encore moins car avec le cumin et la choucroute, ce n'est guère épatant. Pour les fêtes, les cuisiniers ont fait des prodiges, bûche de Noël avec crème au beurre, flans à la crème, quelque chose de chouette.

 

Enfin, heureusement que j'ai les bons colis que vous m'envoyez pour manger le soir en rentrant à la chambrée sans quoi on crèverait de faim.

 

Grâce à vos colis, je peux faire valoir nos talents sur l'art culinaire. Après le travail, je me déguise en cuistot. Et cela donne. C’est le seul moment que nous avons de bon dans la journée et où nous mangeons à peu près bien.

 

Nous avons à la chambre un cuisinier pâtissier de tout 1er ordre. Pour Pâques, il nous avait fait pour toute la chambre une pièce montée toute en petits choux garnis et crème pralinée et montée avec du caramel. C'est quelque chose de chouette. Le commandant du campement est tombé sur le c... il était écœuré. Mais n'ayez crainte, elle ne lui a pas fait mal aux dents.

 

L’autre soir, avec Robert qui avait reçu deux colis, nous avons fait un bon gueuleton avec deux copains de Dijon et deux prisonniers passés civils[12]. C’est un gars de Dijon et un autre du Creusot. Nous avons bien rigolé et bien bu. J’ai fait la cuisine : potage, choucroute garnie, haricots au lard, une boîte de poulet, une bonne sauce tomate, fromage et desserts ; trois bouteilles de rouge ; une de blanc ; et ensuite un café et une petite prunelle nature. Les deux copains qui sont passés civils avaient une petite cuite ainsi que les deux autres de Dijon. Il manquait ce pauvre Raymond Carteret qui est toujours en cabane pour une raison que nous ignorons.

 

Pour Noël, nous nous étions débrouillés pour faire un bon petit réveillon que nous espérions tous pas trop mal fêter quoique nous soyons bien loin de vous tous et vraiment bien seuls dans notre ex « stalag », dans ce sale pays où l'on crève de faim en pleine moisson. On veut faire vivre, surtout pour Noël, l'ambiance que nous avions chez nous.

 

Nous avons invité deux anciens prisonniers dont notre homme de confiance, et un interprète, qui sont vraiment de braves types, et qui ont été très contents et même épatés d'être si bien reçus. Ils étaient vraiment contents de boire du bon vin. Nous étions toute la chambre ensemble et nous avons pu faire des prodiges. Je crois que notre chambre a enfoncé toutes les autres sur tous les points de vue. J'étais comme cuistot avec le chef de cuisine Marchand, un copain de la Zimmer. Nous avions fait une bûche de 80 centimètres tout au beurre et bien d'autres choses, ainsi que pas mal de pinard. Et vraiment nos invités étaient en extase devant le menu. C'était vraiment réussi. Dommage que les chefs ne nous aient pas vus, sans quoi ils auraient fait une drôle de tronche.

 

Après mon départ d’Eger et mon installation à Asch, nous sommes mieux nourris. A midi, nous mangeons à la cantine pour calmer la faim et le soir au restaurant. Nous avons toutes nos cartes et tous les soirs on mange en ville au bistro où la cuisine est assez bonne et abondante.

 

Il y a un copain civil qui travaille comme boulanger. Il est de Saulieu. Alors avec lui, je vais me débrouiller pour avoir un peu de brignolet[13] en lousdé[14]. D'ailleurs lui-même me l'a offert. C'est toujours bon à prendre, surtout ici...

 

Je vais vous quitter pour aujourd’hui. Donnez le bonjour aux copains et amis, à chez M. Mercier, Berthe, au Dauphin, etc… Et vous, chers parents, recevez mes meilleurs et mille bons baisers, en attendant la perme.

 

Celui qui pense souvent et bien à vous tous.

 

Jean.




[1] Propos rapporté dans la nécrologie de Raymond Devos parue dans le journal Le Monde lors de sa disparition en 2006 ainsi que dans le documentaire de Christophe Duchiron diffusé en juin 2026 sur la chaîne Paris Première intitulé « Il était une foi… la mienne ». Ce documentaire biographique (disponible en replay sur certaines plateformes au moment où j’écris ces lignes) revient sur le séjour de Raymond Devos au STO à Berlin au cours duquel il monte des spectacles de fortune avec ses copains de chambrée. Dans une interview dont un extrait est repris dans ce documentaire, Raymond Devos explique qu’il a réalisé bien des années plus tard que son expérience en Allemagne de l’univers « concentrationnaire » pendant la Guerre (je reprends ici l’expression employée par l’humoriste, tout en m’interrogeant sur sa justesse) lui avait inspiré le célèbre sketch « Le plaisir des sens », plus connu sous le titre « Les sens interdits ».

[2] Les seuls adjuvants qui ne proviennent pas de ses lettres sont en caractères droits. Tous les extraits de lettre sont en italique.

[4] Jean manie ici, comme souvent, l’antiphrase, figure qui consiste à dire le contraire de ce que l'on pense, le plus souvent pour exprimer de l'ironie, de l'humour ou de la moquerie.

[5] Régime « minceur », expression argotique de l’époque

[7] Expression d’argot signifiant avoir faim

[8] Patates, pommes de terre, en patois bourguignon

[9] Mauvais bifteck, Dunlop étant une célèbre marque de pneumatique, et le pneu désignant en argot viande, bifteck

[10] Avoir la dalle en pente = avoir soif, en argot

[11] Rutabaga

[12] Prisonniers de guerre « transformés » en travailleurs civils (article à venir sur le sujet)

[13] Pain en argot

[14] En douce, discrètement, dans l’argot des bouchers, le loucherbem

 
 
 

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