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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

« Cette pauvre baraque »

24 mai
5 min de lecture

Dernière mise à jour : 26 mai

À Eger[1], mon grand-père était hébergé dans une baraque. Je m'attache ici à décrire ses conditions matérielles de logement, avant une revue de chambrée dans un autre article.


 Intérieur d’une baraque conçue pour les travailleurs forcés (source : Archives de la ville Waldshut-Tiengen)
 Intérieur d’une baraque conçue pour les travailleurs forcés (source : Archives de la ville Waldshut-Tiengen)

Pour loger les millions de travailleurs et prisonniers de guerre déplacés en Allemagne[2], le régime nazi eut recours dans l’urgence à des constructions légères, rapides et aménagées sommairement.

 

Une directive du 10 mai 1942 (reproduction d'un extrait dans l'image ci-dessous) en détaille les caractéristiques techniques. Le modèle 1a (plan de gauche) concerne les travailleurs civils ou prisonniers de guerre non russes[3].


Dans ce modèle, une baraque est occupée par 18 hommes. La pièce et le mobilier sont en bois, en pin ou en sapin[4]. La directive de mai 1942 prévoit notamment : 9 lits doubles de troupe ; 18 paillasses en paille ; 9 armoires doubles de troupe ; 9 cuvettes de lavage ; 1 poêle à charbon (avec pelle et caisse à charbon) ; 1 poubelle ; 1 pelle à déchets ; 2 tire-bottes ; des gamelles, assiettes, gobelets, couverts.

 

Aménagement d’une baraque du type RAD RL IV, selon une directive du 10 mai 1942 (reproduction tirée des annexes de l’ouvrage d’Helga Elisabeth Bories-Sawala, Dans la gueule du loup. Les Français requis du travail en Allemagne, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010
Aménagement d’une baraque du type RAD RL IV, selon une directive du 10 mai 1942 (reproduction tirée des annexes de l’ouvrage d’Helga Elisabeth Bories-Sawala, Dans la gueule du loup. Les Français requis du travail en Allemagne, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010

Mon grand-père devait habiter dans une baraque de ce type, en bois : « cette pauvre baraque, nous savons presque le nombre de clous qui assemblent les planches. », écrit-il un jour d’ennui le 8 août 1943.

 

D’après les informations données dans ses lettres, le nombre d’occupants de sa baraque n’était pas de 18 mais de 20 personnes.


Durant son séjour à Eger, mon grand-père a changé 2 fois de camp et a donc occupé 3 baraques.

 

À son arrivée, les premières impressions ne sont pas si mauvaises : « Nous logeons à côté de l’usine. Nos baraques sont pas trop mal, avec des lits en bois superposés » (première lettre datée du 14 mars 1943).

 

En mai 1943, premier déplacement dans un camp plus éloigné de l'usine (à 1 km).


S’il n’est pas mécontent de cet emplacement qui réduit les risques d’être touché par les bombardements (l’usine et les avions étant prioritairement pris pour cibles)[5], il semble que cette baraque soit assez insalubre.


En juin 1943, alors que le temps est pluvieux, l’eau traverse la toiture à tel point qu’il doit dormir avec une bassine sur lui : « ce qu’il y a de plus embêtant, c’est qu’il pleut dans la chambrée comme dehors. Il faut dormir avec un baquet sur soi ou alors se faire mouiller. » (10 juin 1943)

 

Fin novembre 43, second déplacement, cette fois dans un ancien camp de prisonniers de guerre qui ont libéré des places.


Il n’est pas trop mal installé à son goût, même si la baraque est exposée au vent, mais « un bon feu et cela fait assez chaud »[6]. En revanche, il se plaint du dispositif sécuritaire qui avait été prévu pour les prisonniers de guerre, fils barbelés, poste de garde avec lumière allumée de 11h du soir à 5h30, réveil par un policier : « Alors maintenant, cela sera facile pour nous boucler totalement. […] C'est tout à fait la belle vie. », écrit-il avec son ironie coutumière le 4 novembre 1943.

 

Une problématique revient à plusieurs reprises dans ses lettres. C’est la présence de vermines qui lui cause des problèmes de peau[7] si bien qu'il doit aller à l'infirmerie[8] et qu'il demande à plusieurs reprises de l'onguent gris à ses parents[9].

 

Comme le rapporte l’historien Patrice Arnaud, ce problème d’hygiène semble assez généralisé dans les camps de travailleurs et donne lieu à des opérations de désinfection à base de gaz soufré qui peuvent nuire à la santé des travailleurs (des cas d’accidents mortels sont même rapportés)[10]. Mon grand-père étant décédé à 43 ans, sans doute des suites d'un cancer des poumons, je ne peux m'empêcher de me demander s'il a été exposé à ces gaz qui auraient pu laisser des séquelles. Mais à aucun moment dans ses lettres, il n'évoque ce type de désinfection.

 

En définitive, les conditions de logement ne ressortent pas comme un motif récurrent de récrimination chez lui, contrairement à d'autres aspects de sa vie en exil, la nourriture en particulier (j'y reviendrai). Cela recoupe d'ailleurs les conclusions d'une enquête conduite à l'époque à partir du contrôle postal entre août 1943 et 1944 qui faisait état de faibles plaintes des requis envers leurs conditions de logement hormis durant l’hiver 1943[11].

 

Ce ressenti vis-à-vis des conditions d'hébergement reflète aussi ce qu'étaient alors les standards de l'époque en matière de logement : à titre indicatif, en 1946, seulement 1/3 des logements français disposaient de l’eau courante (18% dans les zones rurales)[12], et moins d’1/5 disposaient de toilettes intérieures[13].


Enfin, pour nombre de requis (hormis les solitaires et les rétifs à la promiscuité !), l'esprit de camaraderie de la vie de chambrée contribuait à faire passer le caractère rudimentaire de l’hébergement.




[1] C’est-à-dire de mars 1943 à mai 1944. Comme pour beaucoup d’autres aspects de sa vie en exil, je n’ai pas d’informations sur ses conditions de logement à Asch où il résida de mai 1944 à mai 1945.

[2] « Entre juillet 1942 et août 1944, leur nombre progresse de 4,6 millions à 7,6 millions, dont plus de 5,7 millions de civils », in Patrice Arnaud, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p. 212

[3] Les deux autres modèles concernent, d’une part, les Russes et, d’autre part, les Polonais.

[4] Patrice Arnaud, ouvrage cité, p.219

[5] « En parlant de baraque, nous changeons de camp samedi. Nous quittons le camp des Russes pour aller bien plus loin. Cela vaut autant. Mais au lieu d’être à 50 mètres de l’usine, nous serons à 1 kilomètre. Cela vaudra autant pour les visites nocturnes et pour le bon air. » (24 mai 1943)

[6] « A notre nouveau camp, nous ne sommes pas trop mal mais bien exposés pour le vent et le froid. Mais on fait un bon feu et cela fait assez chaud. » (21 novembre 1943)

[7] « La chambre est infestée de punaises. J’ai même attrapé des mies de pain [veut-il parler de squames ?...] » (lettre n°39 de septembre 1943)

[8] « J’ai attrapé la gratte, c’est-à-dire la galle. Je vais aller à l’infirmerie demain. Cela m’embête mais ce n’est rien. » (5 avril 1943)

[9] « Si vous trouvez de l'onguent gris, vous m'en enverrez car les petites bêtes se prennent assez vite. » (23 janvier 1944)

[10] Patrice Arnaud, ouvrage cité, p.223

[11] Patrice Arnaud, ouvrage cité, p.215

 
 
 

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