« Cette pauvre baraque »
Dernière mise à jour : 26 mai
À Eger[1], mon grand-père était hébergé dans une baraque. Je m'attache ici à décrire ses conditions matérielles de logement, avant une revue de chambrée dans un autre article.

Pour loger les millions de travailleurs et prisonniers de guerre déplacés en Allemagne[2], le régime nazi eut recours dans l’urgence à des constructions légères, rapides et aménagées sommairement.
Une directive du 10 mai 1942 (reproduction d'un extrait dans l'image ci-dessous) en détaille les caractéristiques techniques. Le modèle 1a (plan de gauche) concerne les travailleurs civils ou prisonniers de guerre non russes[3].
Dans ce modèle, une baraque est occupée par 18 hommes. La pièce et le mobilier sont en bois, en pin ou en sapin[4]. La directive de mai 1942 prévoit notamment : 9 lits doubles de troupe ; 18 paillasses en paille ; 9 armoires doubles de troupe ; 9 cuvettes de lavage ; 1 poêle à charbon (avec pelle et caisse à charbon) ; 1 poubelle ; 1 pelle à déchets ; 2 tire-bottes ; des gamelles, assiettes, gobelets, couverts.

Mon grand-père devait habiter dans une baraque de ce type, en bois : « cette pauvre baraque, nous savons presque le nombre de clous qui assemblent les planches. », écrit-il un jour d’ennui le 8 août 1943.
D’après les informations données dans ses lettres, le nombre d’occupants de sa baraque n’était pas de 18 mais de 20 personnes.
Durant son séjour à Eger, mon grand-père a changé 2 fois de camp et a donc occupé 3 baraques.
À son arrivée, les premières impressions ne sont pas si mauvaises : « Nous logeons à côté de l’usine. Nos baraques sont pas trop mal, avec des lits en bois superposés » (première lettre datée du 14 mars 1943).
En mai 1943, premier déplacement dans un camp plus éloigné de l'usine (à 1 km).
S’il n’est pas mécontent de cet emplacement qui réduit les risques d’être touché par les bombardements (l’usine et les avions étant prioritairement pris pour cibles)[5], il semble que cette baraque soit assez insalubre.
En juin 1943, alors que le temps est pluvieux, l’eau traverse la toiture à tel point qu’il doit dormir avec une bassine sur lui : « ce qu’il y a de plus embêtant, c’est qu’il pleut dans la chambrée comme dehors. Il faut dormir avec un baquet sur soi ou alors se faire mouiller. » (10 juin 1943)
Fin novembre 43, second déplacement, cette fois dans un ancien camp de prisonniers de guerre qui ont libéré des places.
Il n’est pas trop mal installé à son goût, même si la baraque est exposée au vent, mais « un bon feu et cela fait assez chaud »[6]. En revanche, il se plaint du dispositif sécuritaire qui avait été prévu pour les prisonniers de guerre, fils barbelés, poste de garde avec lumière allumée de 11h du soir à 5h30, réveil par un policier : « Alors maintenant, cela sera facile pour nous boucler totalement. […] C'est tout à fait la belle vie. », écrit-il avec son ironie coutumière le 4 novembre 1943.
Une problématique revient à plusieurs reprises dans ses lettres. C’est la présence de vermines qui lui cause des problèmes de peau[7] si bien qu'il doit aller à l'infirmerie[8] et qu'il demande à plusieurs reprises de l'onguent gris à ses parents[9].
Comme le rapporte l’historien Patrice Arnaud, ce problème d’hygiène semble assez généralisé dans les camps de travailleurs et donne lieu à des opérations de désinfection à base de gaz soufré qui peuvent nuire à la santé des travailleurs (des cas d’accidents mortels sont même rapportés)[10]. Mon grand-père étant décédé à 43 ans, sans doute des suites d'un cancer des poumons, je ne peux m'empêcher de me demander s'il a été exposé à ces gaz qui auraient pu laisser des séquelles. Mais à aucun moment dans ses lettres, il n'évoque ce type de désinfection.
En définitive, les conditions de logement ne ressortent pas comme un motif récurrent de récrimination chez lui, contrairement à d'autres aspects de sa vie en exil, la nourriture en particulier (j'y reviendrai). Cela recoupe d'ailleurs les conclusions d'une enquête conduite à l'époque à partir du contrôle postal entre août 1943 et 1944 qui faisait état de faibles plaintes des requis envers leurs conditions de logement hormis durant l’hiver 1943[11].
Ce ressenti vis-à-vis des conditions d'hébergement reflète aussi ce qu'étaient alors les standards de l'époque en matière de logement : à titre indicatif, en 1946, seulement 1/3 des logements français disposaient de l’eau courante (18% dans les zones rurales)[12], et moins d’1/5 disposaient de toilettes intérieures[13].
Enfin, pour nombre de requis (hormis les solitaires et les rétifs à la promiscuité !), l'esprit de camaraderie de la vie de chambrée contribuait à faire passer le caractère rudimentaire de l’hébergement.
[1] C’est-à-dire de mars 1943 à mai 1944. Comme pour beaucoup d’autres aspects de sa vie en exil, je n’ai pas d’informations sur ses conditions de logement à Asch où il résida de mai 1944 à mai 1945.
[2] « Entre juillet 1942 et août 1944, leur nombre progresse de 4,6 millions à 7,6 millions, dont plus de 5,7 millions de civils », in Patrice Arnaud, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p. 212
[3] Les deux autres modèles concernent, d’une part, les Russes et, d’autre part, les Polonais.
[4] Patrice Arnaud, ouvrage cité, p.219
[5] « En parlant de baraque, nous changeons de camp samedi. Nous quittons le camp des Russes pour aller bien plus loin. Cela vaut autant. Mais au lieu d’être à 50 mètres de l’usine, nous serons à 1 kilomètre. Cela vaudra autant pour les visites nocturnes et pour le bon air. » (24 mai 1943)
[6] « A notre nouveau camp, nous ne sommes pas trop mal mais bien exposés pour le vent et le froid. Mais on fait un bon feu et cela fait assez chaud. » (21 novembre 1943)
[7] « La chambre est infestée de punaises. J’ai même attrapé des mies de pain [veut-il parler de squames ?...] » (lettre n°39 de septembre 1943)
[8] « J’ai attrapé la gratte, c’est-à-dire la galle. Je vais aller à l’infirmerie demain. Cela m’embête mais ce n’est rien. » (5 avril 1943)
[9] « Si vous trouvez de l'onguent gris, vous m'en enverrez car les petites bêtes se prennent assez vite. » (23 janvier 1944)
[10] Patrice Arnaud, ouvrage cité, p.223
[11] Patrice Arnaud, ouvrage cité, p.215
[12] Source : site politiquedulogement.com





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