Cinéma Familia
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Le cinéma était l’une des distractions de mon grand-père en Allemagne. Dans ses lettres affleure une culture cinématographique populaire. Le cinéma est aussi un lieu de mémoire familiale.

En Allemagne, Jean se rend au cinéma de la ville d’Eger[1] à partir de novembre 1943, d'après ses lettres. En décembre, il va voir le film Les Inconnus dans la maison. « Avec Raimu », précise-t-il[2].
Même si des mesures de restriction ont été mises en place, l’accès aux salles n’étant possible que « s’il reste des places au premier rang »[3], le cinéma semble bel et bien faire partie de ses habitudes de vie en exil et devait aussi, lorsque les films étaient français, contribuer à maintenir un lien avec sa terre natale. Jusqu’à l’arrêt de la correspondance à l’été 1944, il en parle à plusieurs reprises, écrivant notamment qu’il y va « de temps en temps » (lettre du 1er avril 1944).
Seul petit problème : les films sont en version allemande. Il ne comprend « pas grand-chose » mais ne s’en plaint pas tant que ça, d’autant que, ajoute-t-il, « je ne me casse pas la tête pour apprendre à jacter, c'est bien le dernier de mes soucis, et j'en sais toujours assez pour me défendre à peu près le mieux possible. » (16 janvier 1944)

Parmi les motifs de satisfaction de son déménagement à Asch en juin 1944, il note : « ici nous sommes en plein centre ; à 50 mètres du ciné » (25 juin 1944).
Présent dans ses habitudes de vie, le cinéma l’est aussi dans la culture de mon grand-père, culture populaire, partagée avec ses compagnons de fortune et sa famille, à travers des références à des films ou à des acteurs.
Ainsi, pour décrire sa moustache sur une photo qu'il envoie à ses parents, il fait référence à Douglas Fairbanks, l’acteur américain du début du XXe siècle . Le nom de sa chambrée - "Mimosa" - fait penser au titre d'un film de 1935 Pension Mimosas, et son hymne - « Les Réprouvés » - est peut-être un écho du film éponyme sorti en 1937. Autre exemple : dans plusieurs lettres, mon grand-père mentionne un certain « Bozambo » avec qui il échange des photos via ses parents[4]. Ce surnom rappelle un film éponyme de Zoltan Korda sorti en 1935 qui met en scène un chef de tribu au Nigeria. Peut-être le « vrai » Bozambo partageait-il des caractéristiques communes avec le personnage du film, ce qui lui valut ce surnom.
Peu de temps après le décès de mon oncle Jean en juin 2026 (évoqué ailleurs), mon père, peu porté aux souvenirs, m’a livré celui de la première fois où son père l’avait emmené au cinéma avec son petit-frère Jean. Ils étaient allés voir le film Les Culottes rouges au cinéma Le Vox de Beaune, situé à trois minutes à pied de la boucherie familiale place Madeleine.
J’ai vérifié : le film est sorti en décembre 1962, au moment des fêtes de fin d'année. Mon père avait 14 ans, et son frère Jean 12. J’imagine les deux petits gars se rendant avec leur père au cinéma Vox, dans le froid de l’hiver.

Le film, avec Bourvil et Laurent Terzieff dans les rôles principaux, relate une histoire de prisonniers de guerre français qui cherchent à s’évader de leur « stalag » en Allemagne.
Comment mon grand-père, en accompagnant ses fils voir ce film, aurait-il pu ne pas penser alors à ses deux années d’exil en Allemagne, à sa vie à Eger et à Asch, au camp, à la chambrée, à ses sorties au cinéma ? Il n’en a pas touché mot à ses enfants, laissant peut-être le film parler à sa place.
Lors de la sortie du film Les Culottes rouges en 1962, le critique du journal Le Monde écrivit : « Sur un thème qui fut, entre tous, dramatique, on brode maintenant d'aimables divertissements. Ainsi vont les choses, ainsi le veut le temps qui passe et qui efface les ombres de la vie. »[5] Ces ombres disparaissent-elles jamais vraiment ?
Le cinéma qui deviendra Le Vox avait ouvert ses portes à Beaune en 1913. Il n’avait pris ce nom qu’en 1953. Avant cela, il s’appelait le cinéma Familia[6].
[1] « Je vais au ciné de temps à autre, et je sors en ville avec deux trois copains assez souvent. » (21 novembre 1943)
[2] « [avec René Beuzeville] le soir nous sommes allés au ciné voir jouer les "Inconnus dans la maison" avec Raimu, mais on ne comprend pas grand-chose. » (12 décembre 1943)
[3] « Ce n'est plus guère intéressant de sortir. Les cafés nous sont supprimés et les cinés aussi, à part s'il reste des places dans les premiers rangs. » (2 janvier 1944)
[4] « Je suis content d'avoir reçu des nouvelles de Bozambo, ainsi que sa photo. Et si vous le voyez, dites-lui que je lui enverrai une photo » (12 décembre 1943) ; « Avec la lettre que je vous ai fait passer la semaine dernière, j'espère que vous aurez eu mes photos et que vous aurez fait passer celle de Bozambo. » (23 janvier 1944)
[5] Article de Jean de Baroncelli, Le Monde du 21 décembre 1962
[6] Sur l'histoire du lieu, en plus d'un article du blog des Archives municipales de Beaune, on peut consulter le site du Patrimoine de la région Bourgogne-Franche-Comté





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