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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

La « Coupe » de L’Auto

  • 5 avr.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 10 avr.

À la première lecture des lettres de mon grand-père, une de mes surprises fut de découvrir que même en Allemagne et bien que son temps libre fût rare, il pratiqua le rugby, son sport favori. Tout comme les autres loisirs dont il parle dans ses lettres, cela me semblait contrevenir à l’idée que je me faisais de sa condition de travailleur forcé. Pas si contradictoire pourtant… car les activités sportives, si elles permettaient aux travailleurs de se divertir, étaient aussi conçues pour contrôler et canaliser les ardeurs ce cette jeunesse étrangère.


Extrait du journal L'Auto du 27 avril 1944 (source gallica.bnf.fr / BnF)
Extrait du journal L'Auto du 27 avril 1944 (source gallica.bnf.fr / BnF)

Mon grand-père joua d’abord au football en Allemagne. Dans sa deuxième lettre, le 17 mars 1943, il écrit à ses parents qu’il va constituer une équipe de football avec ses copains de chambrée et que le dimanche, il va assister à un match entre les prisonniers de guerre français et les Belges[1].


À partir de mai 1943, il commence à jouer au rugby : « je reprends ma place de pilier et Kiloune [Robert Clot, un Beaunois requis comme lui] à la mêlée. Nous avons une mince équipe de rugby avec des durs de la Côte basque-Languedoc. Enfin des lions, bien appuyés par les puissants bourguignons, n’aies crainte. » (6 mai 1943)


En mai 1943, il demande à ses parents de lui envoyer des souliers de football avec ses chaussettes. En juillet 1943, il reçoit ses souliers de rugby. En novembre 1943, il évoque un déplacement pour un match de football à Asch[2]. En 1944, les choses deviennent plus sérieuses avec le rugby. Il annonce en avril qu’il va participer à une série de matchs organisés, la « Coupe de L’Auto » : « nous avons une drôle d'équipe, et nous sommes engagés dans la Coupe de l'Auto des travailleurs en Allemagne. » (9 avril 1944)


Ne comprenant pas d’abord à quoi pouvait faire référence cette « Coupe », j’ai découvert après quelques recherches que L’Auto était un journal sportif français qui a changé de direction et de nom après la guerre pour devenir L’Équipe, quotidien bien connu aujourd’hui.


J’ai consulté sur le site Gallica de la BnF les archives disponibles du journal (dont la tonalité pro-vichyste et pro-allemande permet vite de comprendre pourquoi il a dû changer de nom à la fin de la guerre…). Cette « Coupe » est par exemple évoquée dans un article du numéro du 16 mars 1944 qui rend compte de la création d’une délégation permanente à Berlin pour l’organisation sportive des travailleurs français. Le journaliste souligne que « « L'Auto » a été très heureux de pouvoir doter de coupes et de médailles un certain nombre de centres locaux ou régionaux ».


Ce que confirme Doriane Gomet dans une thèse consacrée aux sports et pratiques corporelles chez les déportés, prisonniers de guerre et requis français en Allemagne[3]. La création des « coupes » de L’Auto remonte au début du mois de juillet 1943. La chercheuse précise qu’« entre le printemps 1943 et le printemps 1944, les activités compétitives des travailleurs requis se structurent donc progressivement. Initialement composées d’évènements sans véritable calendrier, les actions de la DOF [Délégation officielle française] conjuguées avec les efforts des responsables des Amicales et l’impulsion de L’Auto permettent à de véritables championnats de voir le jour. »

 

C’est précisément à cette période que mon grand-père évoque la « Coupe » de L’Auto. Le 22 avril 1944, il indique qu’une vingtaine de matchs sont prévus, avec « de beaux déplacements en vue ». « Reste à savoir s'ils nous en laisseront la possibilité car nous connaissons tous leur bonne parole... », ajoute-t-il.


De fait, une semaine plus tard, il parle d’un déplacement prévu pour le lendemain à Brüx (aujourd’hui Most en République tchèque) qui est située à 120 km d’Eger et où se trouvait un camp de prisonniers, le Stalag IV-C (cela n’est sans doute pas sans rapport) : « Cela va donner et je vais être à mon article. J'ai repris ma place de pilier, nous sommes 2 Bourguignons. Tout le reste, c'est des gars du Midi. » (29 avril 1944)


Mais dans les lettres suivantes et jusqu’à l’arrêt de la correspondance en juillet 1944, Jean ne parle plus de rugby. Est-ce que son déménagement à Asch a remis en cause sa présence dans l’équipe ? Est-ce que l’organisation des matchs a été empêchée en raison de l’évolution du contexte militaire ? Ou bien, comme Jean le redoutait, « ils » n’ont pas tenu parole et les déplacements n’ont pas été autorisés[4].


Peut-être un peu de tout cela. Mais une chose est sûre : l’organisation de ces activités sportives n’était pas conçue pour que les travailleurs se déplacent. Bien au contraire. Comme l’indique l’historienne Helga Elisabeth Bories-Sawala, « la Gestapo souhaitait que les travailleurs civils de l’Ouest soient incités à passer leur temps de loisirs le plus possible à l’intérieur du camp. Ne pouvant les y enfermer de force, il fallait surveiller et contrôler les locaux qu’ils fréquentaient et, si possible, faire en sorte qu’ils y restent entre eux. »


Et il y avait une raison précise à ce que cette jeunesse masculine dans la fleur de l’âge ne s’égaille pas : « il est évident qu’en encourageant des activités sportives les autorités allemandes voulaient à la fois satisfaire les besoins physiques des jeunes hommes et contenir leur « virilité » afin qu’ils ne représentent pas un « danger pour la race germanique. » »[5], conclut l’historienne.




[1] « J’ai trouvé de bons copains, 5 Dijonnais, 4 Chalonnais, 5 de Bar-le-Duc et nous 5 Beaunois, tous des sportifs. Nous espérons faire une bonne équipe de football. Dimanche, nous allons voir un match de football, les prisonniers français contre les Belges. Un copain a demandé un ballon à ses parents. » (17 mars 1943).

[2] « Dimanche, j'ai été jouer au football avec notre équipe, nous avons gagné par 3 à 0 à Asch. » (23 novembre 1943)

[3] Doriane Gomet, thèse de doctorat, Sports et pratiques corporelles chez les déportés, prisonniers de guerre et requis français en Allemagne durant la seconde guerre mondiale (1940-1945), Université Claude Bernard-Lyon I et Université de Stuttgart, 2012, pp.624-625

[4] Il y a aussi une autre hypothèse : ce serait qu'entre avril et juillet 1944, les lettres où il en parlait ne soient pas arrivées à bon port. Même si la correspondance fonctionnait, l'acheminement n'était pas d'une fiabilité totale et certaines lettres pouvaient par ailleurs être censurées.

[5] Helga Elisabeth Bories-Sawala, Dans la gueule du loup. Les Français requis du travail en Allemagne, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, p.135.



 
 
 

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