L’inattendu
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Dernière mise à jour : il y a 14 heures
L’inattendu s’est produit le 2 juin dernier. Mon oncle Jean est décédé brutalement chez lui à Beaune. Il était le second fils de mon grand-père, dont il avait conservé les lettres envoyées d’Allemagne. Je dus me rendre en Côte-d’Or de façon inattendue. J’en profitai pour aller aux Archives départementales où je fis une découverte, là aussi, inattendue. Un détour de mémoire qui pourrait donner une nouvelle direction à mon travail.

On se dit après coup qu’on l’a confusément ressenti. Si loin de Beaune, au 30e étage d’une tour dans le quartier de La Défense, et pourtant… un pincement au cœur, un souffle, une gêne, l’indication que quelque chose se passe quelque part, indépendamment de la distance qui nous sépare.
Le mot « Papa » s’afficha sur l’écran de mon téléphone qui vibrait. Nous étions mardi, j’étais au travail, il était trop tôt pour que ce soit un appel de routine, juste pour prendre des nouvelles. « C’est Jean, il est mort, ça vient d’arriver », me dit au téléphone mon père, effondré, « les pompiers n’ont rien pu faire pour le réanimer ». Incrédulité, stupeur, colère, tristesse. Séquence qui va se rejouer en boucle dans les minutes, les heures et les jours qui suivent.
Le lendemain, je « descendis » en Bourgogne auprès de ma famille. Les obsèques n’auraient pas lieu avant une semaine. J’avais devant moi plusieurs jours à Beaune que je n’avais pas anticipés. Je décidai de me rendre au centre des Archives départementales de la Côte-d’Or à Dijon. J’y étais allé une première fois il y a deux ans et demi, fin 2023, pour consulter des archives administratives locales relatives au STO. Ce que j’avais trouvé concernait surtout le départ des requis. Je m’étais dit qu’il faudrait que j’y retourne pour consulter des documents relatifs au retour. L’occasion se présentait avec ces quelques jours imprévus sur place.
Pour préparer ma visite, je cherchai sur le site des archives départementales la cote des documents que je souhaitais consulter. La première référence qui sortit fut celle d’un fonds privé déposé en janvier 2025, soit bien après mon premier passage aux archives. Son titre : « Guy R. : dossier et souvenirs du Service du travail obligatoire (STO) 1938-1981 ».
Je commençai la lecture de la fiche de présentation[1] : « Guy R…. fils de charcutier… ». Tiens, intéressant, le même milieu que mon grand-père. Je poursuis : « …avait commencé d'embrasser cette profession familiale… » Comme lui, encore. « …requis pour le STO en 1943… ». Pareil. Et là, surprise : « STO dans la Flugzeugwerk à Eger (ou Egra ou Cheb, République tchèque, région des Sudètes) et à l'usine Geipel à Asch ». Exactement le même parcours que mon grand-père en Allemagne. Incroyable !
J’écrivis immédiatement au service des archives pour demander à consulter ce fonds. Le lendemain, j’y étais à l’ouverture. Un grand carton m’attendait sur la table. Je l’ouvris : une mine ! Des documents d’époque, des cartes de laisser-passer, des ouvrages en allemand, des photos, quelques lettres, des documents administratifs, un journal manuscrit, plusieurs numéros d’un journal dactylographié intitulé « La Porte des chiottes » écrit par les requis en Allemagne…
Mon espoir fut de trouver de nombreuses traces de mon grand-père, peut-être des photos de lui. Mais son nom n'apparaît qu'à quelques reprises, j'aurai l'occasion d'y revenir. Peut-être qu’au-delà de leurs origines semblables et de leur hébergement commun, ils n’étaient pas si proches. D’ailleurs, mon grand-père ne le mentionne pas comme un ami dans ses lettres. Il n’en reste pas moins qu’ils se côtoyaient assurément et qu’ils logeaient dans la même chambrée à Asch.
Les documents, que je n’ai pour l’heure que survolés, sont d’un intérêt immense : ils pourront éclairer tout un pan de l’exil de mon grand-père, sa vie à Asch de juillet 1944 à mai 1945, dont je ne sais presque rien à ce jour puisque sa correspondance s’est arrêtée à l’été 1944.
Sur la fiche de présentation du fonds, il est précisé que le donateur est le fils de Guy R. qui « a retrouvé ce dossier, qu'il n'avait jamais vu auparavant, dans les papiers de son père »[2] décédé en 2016.
J’ai demandé aux services des Archives départementales si je pouvais rentrer en contact avec le fils de Guy R. Quelques jours plus tard, le directeur du service me transmettait l’accord de M. R.. Nous échangeâmes d’abord au téléphone puis il m’invita à le rencontrer à son domicile à Dijon. Par un après-midi caniculaire de juillet, il me reçut chez lui avec son épouse.
Ils me parlèrent de leur père et beau-père, si différent de mon grand-père. Né en 1921, mort à l’âge de 95 ans quand mon grand-père n’en aura vécu que 43. Fils unique d’une mère décédée des suites de l’accouchement. Fils d’un charcutier qui vint s’installer à Dijon, charcutier lui-même mais qui dut abandonner son métier pendant la guerre, faute de cochon. Il fut embauché par les archives départementales pour des travaux de manutention avant de partir au STO. A son retour, il travailla de nouveau aux archives, reprit des études et passa des concours. Il se battit pour être reconnu ancien requis du STO et toucher une pension. Il eut une riche vie syndicale et associative dont l’esprit de camaraderie et d’entraide au STO avait été la matrice. Il connut ses trois petits-enfants et un arrière-petit-fils. Il laissait des témoignages et documents que mon grand-père n’a pas laissés.
Je leur parlai de ce que je savais de mon grand-père, de mon travail de mémoire, de ce que j’avais appris sur la vie des requis en Allemagne, de ma famille. Ils me parlèrent également d’eux, de leur vie, de leurs enfants, de leur passion pour l’archéologie. Ils avaient préparé une très bonne tarte aux quetsches de leur jardin.
Je ne pus m’empêcher de penser qu’il y a 82 ans, deux jeunes Bourguignons partageaient la même chambrée aux confins des Sudètes. 82 ans plus tard, leurs descendants se rencontraient : l’un avait confié aux Archives départementales une partie des nombreux papiers de son père, l’autre s’était lancé dans une (en)quête pour faire revivre la mémoire de son grand-père qu’il n’avait pas connu. Je ne pus m’empêcher non plus de penser à mon oncle Jean, disparu quelques semaines plus tôt de façon si inattendue.
[1] Fiche consultable sur le site des Archives départementales
[2] Extrait de la fiche consultable sur le site des Archives départementales





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