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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

La chambrée « Mimosa »

  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 11 heures

Dans le camp de baraques où était logé mon grand-père à Eger, les requis étaient rassemblés par groupe de vingt. Unités d’habitat collectif, ces chambrées étaient des groupes de sociabilité et de référence, avec leur organisation, leurs habitudes, leurs signes. Dès les premiers jours de son séjour en Allemagne, cet aspect ressort nettement des lettres de mon grand-père, comme si ce mode de sociabilité avait été déjà en place et rapidement intégré.


Revue de chambrée en 5 points.

 

1.     Un regroupement par origines géographiques communes

 

Dans la chambrée de mon grand-père, ils étaient 5 Beaunois : lui-même, Robert C., Louis M., René B., Georges Henry C.. Il y avait d’autres Bourguignons, originaires de Chalon-sur-Saône ou de Dijon, comme Raymond C., et des hommes originaires de Bar-le-Duc dans la Meuse[1]. Ces affinités régionales, départementales voire communales apportaient un « gage de sécurité qui compense l’isolement de l’exil »[2].

 

Au fil des mois et des déménagements, cette logique de répartition s’étiole un peu[3] voire se trouve perturbée par l’arrivée de nouveaux venus, comme par exemple un travailleur « volontaire » qui disparaîtra après avoir commis des petits vols[4].

 

2.     Des signes distinctifs

 

Parmi les signes distinctifs de la chambrée, il y avait le nom. Dans sa première lettre datée du 14 mars 1943, mon grand-père écrit qu’un des occupants, coiffeur de son état, leur a fait une « chouette » coupe de cheveux, et que « la chambre est surnommée la chambrée "Mimosa" »[5].

 

Autre signe distinctif : une chanson. Le 5 avril 1943, mon grand-père écrit que la chanson de la chambre est celle des « Réprouvés »[6], « et nous sommes en train de faire d’autres paroles, c’est pour le retour. »


Enfin, la chambrée avait sa devise. Dans une lettre datée du 15 février 1944, alors qu’il écrit qu’« il faut prendre son mal en patience sans se faire de mousse », mon grand-père glisse que la devise de la chambrée est : « toujours sourire le cœur douloureux ».

 

3.     Une organisation interne

 

La chambrée était un groupe organisé. Il y avait un chef, en l’occurrence mon grand-père, nommé « à l’unanimité »[7]. Ce rôle lui valait d’être régulièrement convoqué avec les autres chefs de chambrée dans le bureau du commandant pour des rappels au règlement[8] mais aussi pour porter les demandes des requis auprès de l’administration[9] : « cela se débat drôlement et nous rouspétons pour tous les collègues. », écrit-il le 13 mai 1943.

 

L’organisation répondait aussi à celle du travail et du camp, notamment pour les horaires de lever et de coucher. Le matin, avant le travail, deux hommes se levaient une demi-heure avant les autres pour faire le ménage[10].

 

4.     Les repas et les fêtes

 

Les dîners, souvent préparés avec le contenu des colis reçus de France par les requis, étaient des moments importants de la vie collective. Chacun mettait du sien dans la préparation, mon grand-père en particulier qui était le cuisinier principal[11], ainsi qu’un pâtissier « de tout premier ordre »[12]. Je consacrerai un article spécifique aux repas et à la nourriture.

 

Les fêtes traditionnelles étaient célébrées, comme elles l'auraient été en famille. À Pâques, la chambrée se régale d’une pièce montée de petits choux préparée par son pâtissier, délicieux dessert que les requis se gardent bien de partager avec le commandant du campement[13]. À Noël, le réveillon est fêté collectivement dans la chambre[14].

 

Le 14 juillet 1943, jour de la fête nationale, la soirée se prolonge et toute la chambrée chante la Marseillaise à tue-tête, à en faire « trembler les murs de la baraque »[15].

 

Photo prise dans des baraquements de l’usine Porsche à Stuttgart-Zuffenhausen (reproduite avec l’autorisation de Sabine Cast dont le beau-père y était requis du STO de 1943 à 1945 et que je remercie)
Photo prise dans des baraquements de l’usine Porsche à Stuttgart-Zuffenhausen (reproduite avec l’autorisation de Sabine Cast dont le beau-père y était requis du STO de 1943 à 1945 et que je remercie)

5.     Les réjouissances et l’humour de chambrée

 

Indépendamment des fêtes traditionnelles, des moments de réjouissance peuvent s’improviser avec chants[16] et même musique quand un musicien fait partie de la chambrée, comme c'est le cas pour celle de mon grand-père qui compte « un violoniste hors ligne »[17].

 

Des parties de carte distraient les soirées. Pour mon grand-père, ce sont les parties de tarot « ardemment disputées »[18], grâce à un jeu de cartes que ses parents lui ont envoyés[19].

 

Enfin, se développe un humour potache propre. Ainsi, cette caisse commune créée pour s’acheter des bières à partir de pénalités de 2 francs payées pour des pets « non annoncés »[20]. À raison d’environ 200 pets-nalités par semaine – soit un peu plus d’une par personne et par jour – la cagnotte atteint 400 francs par semaine, permettant l’achat de 57 bières à 7 francs.

 

Pour un caractère sociable comme mon grand-père, cet environnement rendait plus supportable l'exil et était essentiel au quotidien. A tel point que même après avoir déménagé à Asch, à une trentaine de kilomètres, il revenait voir ses copains de chambrée à Eger et y passait des nuits, même s’il devait se lever à 4h et demi du matin pour retourner au travail[21].

 



[1] « j’ai de bien bons copains dans la chambrée, aussi bien les Beaunois, Dijonnais, Chalonnais que ceux de Bar-le-Duc. » (8 avril 1943)

[2] Patrice Arnaud, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p.229

[3] « nous ne sommes que 12 anciens, il y a encore un copain de Dijon de réformé. » (12 décembre 1943)

[4]  « Nous avons eu un nouveau dans notre chambre qui avait 2 confrères dans la chambre voisine. C’était 3 volontaires qui avaient déjà 1 an de vacances. Ils ont disparu dans la nuit de lundi, en emportant pas mal de choses qui ne leur appartenaient pas, sans oublier les 80 marks qu’il y avait dans mon portefeuille. » (12 juillet 1943)

[5] Peut-être en référence à la délicatesse et la coquetterie qu’évoque le mimosa. Cette plante à fleurs était présente dans la culture populaire, comme par exemple dans le titre du film de Jacques Feyder sorti en 1935, Pension Mimosas.

[6] Probablement inspirée voire reprise d’un chant militaire, Le Bataillonnaire, composé pour le film Les réprouvés de Jacques Séverac sorti en 1937. Une interprétation de ce chant est en ligne sur YouTube.

[7] « Je suis nommé le chef de la chambrée à l’unanimité. » (17 mars 1943)

[8] « Et souvent le soir à 7h et demi, en rentrant, comme je suis chef de chambrée, je suis appelé au bureau du commandant avec les chefs des autres chambres, pour des règlements et des menaces. » (27 mars 1943)

[9] « C’est souvent que, en qualité de chef de chambre, en sortant du boulot à 8h ½, nous avons réunion, tous les chefs, avec l’interprète et le commandant de camp pour rouspéter sur tous les points que nous avons à exposer. » (13 mai 1943)

[10] « Nous nous levons le matin à 6 heures. Deux de la chambre se lèvent à 5h et demi pour le nettoyage et le balayage. » (17 mars 1943)

[11] « On s’entend bien et c’est moi le cuistot. » (15 mai 1943) ; « Heureusement qu’après le travail, je me déguise en cuistot. Et cela donne. » (30 mai 1943) ; « Je fais toujours le cuistot et on se défend » (16 octobre 1943)

[12] Lettre du 22 avril 1944.

[13] « Nous avons à la chambre un cuisinier pâtissier de tout 1er ordre. Pour Pâques, il nous avait fait pour toute la chambre une pièce montée toute en petits choux garnis et crème pralinée et montée avec du caramel. C'est quelque chose de chouette. Le commandant du campement est tombée sur le c... il était écœuré. Mais n'ayez crainte, elle ne lui a pas fait mal aux dents. » (22 avril 1944)

[14] « Et je voudrais bien recevoir les vôtres [de colis] car je vois que vous m'avez gâté, ainsi que celui des copains, dans lequel il doit y avoir du vin, pour faire le réveillon car on le fait toute la chambrée ensemble. » (12 décembre 1943)

[15] « Hier soir, c’est-à-dire après minuit, nous avons entonné notre chant national avec notre chambrée voisine. 40 copains à chanter en chœur, et la sentinelle qui nous écoutait. Cela faisait trembler les murs de la baraque. » (14 juillet 1943)

[16] « Hier soir, toute la chambre était en effervescence. Nous avons chanté jusqu’à 12h et tous ensemble. Cela faisait pas mal de bruit. » (5 avril 1943)

[17] Lettre du 22 mai 1944

[18] Lettre du 9 avril 1944

[19] « Tâchez de me trouver un tarot pour l'hiver car les soirées seront plutôt longues et monotones sans une petite partie. » (16 novembre 1943)

[20] « Nous avons monté une caisse dans la chambre, 2* par p… pas annoncé. Cela cumule 400* en une semaine pour de la bière. » (13 mai 1943)

[21] « cette semaine je rentre encore coucher vers les copains car je suis seul du pays, mais ce n'est qu'à 28 km d'Eger je me lève à 4h 1/2 le matin pour prendre le train, et je reviens le soir au camp à 8h. » (9 mai 1944) ; « Je suis maintenant campé à Asch mais je viens coucher de temps en temps vers mes copains. » (17 mai 1944)


 
 
 

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