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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

Un singe en Eger

  • il y a 2 jours
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 11 heures

Dans la première lettre qu’il adresse à ses parents à son arrivée à Eger, mon grand-père fait le point sur son installation dans sa chambrée. Il mentionne la présence d'un singe. Qu’est-ce que cet animal exotique pouvait bien faire dans un camp de travailleurs requis, à deux pas d’une usine aéronautique ? Comment avait-il pu arriver là ? Avec qui ?


 Photo extraite du documentaire de Jean-Christophe Rosé « 39-45, les animaux dans la guerre »
 Photo extraite du documentaire de Jean-Christophe Rosé « 39-45, les animaux dans la guerre »

« Et nous avons un petit singe surnommé "Titi Bernus[1]" », écrit mon grand-père le 14 mars 1943, sans autre précision, comme si de rien n’était. Tout autant que la présence de cet animal exotique, l'absence d'étonnement de mon grand-père me surprend. À aucun autre moment dans ses lettres, il ne reparle de ce singe. Est-il parti ? A-t-il été chassé ?

 

J’ai d’abord pensé que ce petit singe avait pu être amené depuis la France par des requis ou même par des prisonniers de guerre français qui en auraient fait une mascotte, comme on le voit dans le documentaire de Jean-Christophe Rosé « 39-45, les animaux dans la guerre ».

 

Une autre hypothèse crédible, sans doute davantage que la précédente, est que ce petit singe se trouvait déjà sur place, avant l'arrivée des travailleurs et des prisonniers de guerre.

 

L’Europe centrale possédait alors une importante tradition circassienne, faite de petits cirques itinérants mais aussi d’immenses ménageries ambulantes, à l’image du Grand Cirque Kludský, originaire de Bohême, qui a compté jusqu’à plus de 700 animaux exotiques avant d’être dissous en 1934. En juillet 1944, mon grand-père, alors installé à Asch, mentionne d’ailleurs la présence d’un cirque[2]. Les villes thermales de Bohême, que cite mon grand-père dans ses lettres, comme Karlsbad, Franzensbad, Marienbad, étaient aussi des lieux de passage de spectacles ambulants.

 

Photo d’un singe dans un cirque à Karlsbad[3] dans les années 1930 (crédit : mauritius images)
Photo d’un singe dans un cirque à Karlsbad[3] dans les années 1930 (crédit : mauritius images)

Il n’est donc pas improbable que ce petit singe provienne d’un cirque dissous[4] ou immobilisé, surtout dans le contexte de désorganisation liée à la guerre.

 

L’absence d’étonnement exprimée par mon grand-père quant à la présence de l’animal est enfin le signe qu’au début des années 1940, le singe, malgré son caractère exotique, appartenait encore à un univers relativement familier, que ce soit à travers les cirques[5], ménageries, zoos, spectacles de variétés ou encore l’iconographie populaire.

 



[1] Le « Titi » désigne une espèce de petit singe sud-américain (callicèbe). Cela peut expliquer en partie le nom de l’animal, même s’il est difficile de savoir si ce sens zoologique était connu des requis. Quant à « Bernus », mystère…

[2] « Nous avons eu la fête au pays pendant 1 mois. Et maintenant il y a un cirque pour quelques jours. » (6 juillet 1944)

[3] avec un petit doute sur le fait que Karlsbad soit bien la ville de Bohême (aujourd’hui Karlovary Vary) et non la ville allemande du Bade-Wurtemberg.

[4] Pour reprendre l’exemple du Cirque Kludský, après sa dissolution, les centaines d’animaux ont été dispersés, vendus ou donnés (source : Encyclopédie gratuite du cirque international)

[5] Comme en témoigne par exemple cet article de Pascal Jacob sur le site de l’Encyclopédie des arts du cirque coédité par la Bibliothèque nationale de France et le Centre national des Arts du cirque.

 


 
 
 

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