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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

Le lièvre et la tortue

  • il y a 11 minutes
  • 3 min de lecture

Le traitement de la question de la nourriture me donne l’occasion de m’arrêter sur deux anecdotes. Il ne s’agit pas de fables mais de choses vraies évoquées dans les lettres.


Extrait d'un article du mensuel Regards du 5 décembre 1947 sur la fabrication de la soupe de tortue (source : https://gallica.bnf.fr)
Extrait d'un article du mensuel Regards du 5 décembre 1947 sur la fabrication de la soupe de tortue (source : https://gallica.bnf.fr)

« Rien ne sert de courir, il faut partir à point », dit la fable. Pour échapper aux bombes sur le camp d’Eger, il pouvait être utile de courir, et vite. En septembre 1943, par une nuit comme il y en eut beaucoup, l’alerte est donnée. Jean et ses compagnons de chambrée quittent le camp en courant :

 

« La nuit, nous sommes bientôt debout, et on fait son possible pour se sauver dans les champs. Avant-hier, c’était à 1h ½ du matin. Il y avait un brouillard terrible. Toute la chambrée avait pu se sauver. »[1]

 

Jean poursuit, – et c’est là qu’on entre dans l’anecdote, étant précisé qu’un « bouquin » désigne un lièvre ou un lapin mâle : « Dans la déroute, Charles Roux a mis le pied sur un bouquin qu’il a payé de deux coups de poings. Et hier, nous avons pu faire un bon petit plat. Il faisait 4 livres et demi de viande. C’était moi le cuisinier, et vous pouvez y aller, c’était aux petits oignons, drôlement bon. »[2]

 

Un autre détail anecdotique lié à la nourriture concerne la soupe à la tortue.

 

En mai 1943, mon grand-père écrit : « Le menu est vite fait. Soupe de tortue pour le moment. Il en est arrivé 10 tonnes de Tunisie. Ce n’est pas appétissant. »[3] Quatre jours plus tard, la tortue est toujours au menu : « Nous avons suffisamment d’une demi-heure, une gamelle de soupe de tortue, c’est pour ainsi dire immangeable, et comme plat, rutabaga à l’eau »[4].

 

La lecture de ce détail m’a d’abord conforté dans l’idée que les requis étaient vraiment mal traités par leurs employeurs, qui n’hésitaient pas à recourir pour les nourrir à cet animal à la chair que je n’imagine pas très délicate. Je me suis en outre demandé si cet arrivage de tortues en provenance de Tunisie n’avait pas un rapport avec les opérations militaires en Afrique du Nord. Ce stock de tortues n’aurait-il pas accompagné le repli des troupes allemandes, à la suite de la défaite des forces de l’Axe en Tunisie[5] ? Je n’ai trouvé aucun élément permettant de l’établir…

 

En revanche, en faisant quelques recherches dans les archives de presse, j’ai découvert qu’en fait, la soupe à la tortue pouvait être un plat très prisé, « le plus luxueux des potages » selon l’organe officiel de la Société des cuisiniers français de 1888[6]. En Angleterre, c’est un mets aristocratique. Si bien qu’en août 1941, lors de la Conférence de l’Atlantique, réunion secrète qui eut lieu au large de Terre-Neuve entre le Premier ministre britannique Winston Churchill et le président des États-Unis Franklin D. Roosevelt, le premier tînt à servir au second de la soupe à la tortue[7]. Cette conférence allait aboutir à la Charte de l'Atlantique, posant les bases du monde d'après-guerre et de l'ONU.

 


[1] Lettre de septembre 1943, la mention du jour du mois est illisible.

[2] Même lettre de septembre 1943.

[3] Lettre du 18 mai 1943

[4] Lettre du 22 mai 1943

[5] Voir le site Chemins de mémoire sur la campagne de Tunisie

[6] L’Art culinaire : organe officiel de la Société des cuisiniers français, 1888 (source : Gallica.bnf.fr)

[7] Détail rapporté par un journaliste qui accompagnait le Premier ministre britannique et relaté en 1943 dans Images, magazine égyptien hebdomadaire qui paraît en langue française de 1929 à 1969 (source : Gallica.bnf.fr)


 
 
 

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