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Blog en mémoire de mon grand-père requis du travail forcé en Allemagne nazie de mars 1943 à mai 1945

Robert C., un requis permissionnaire qui écourte son exil

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« Tous deux ici, on est comme des frères », écrit mon grand-père le 22 avril 1943 pour parler de sa relation avec Robert C., originaire de Beaune et travailleur requis à Eger comme lui.

Après 6 mois d’exil, Robert C. réussit à rentrer en France grâce à une permission qui lui a été accordée. Il ne reviendra pas à Eger.


Résultats du certificat d'études primaires à Beaune en 1934 où figurent mon grand-père, Jean D., et Robert C. (journal Le Bien Public du 4 juillet 1934, p.6 ; source : gallica.bnf.fr / BnF)
Résultats du certificat d'études primaires à Beaune en 1934 où figurent mon grand-père, Jean D., et Robert C. (journal Le Bien Public du 4 juillet 1934, p.6 ; source : gallica.bnf.fr / BnF)

Robert C. est né en 1920. Fils d’un comptable et d’une blanchisseuse selon son acte de naissance, il grandit dans le quartier Madeleine à Beaune comme mon grand-père né en 1922. En faisant des recherches dans la presse locale (voir image ci-dessus), j’ai découvert que Robert C. et mon grand-père, malgré leur petite différence d’âge, avaient obtenu le certificat d’études primaires la même année, en 1934[1].

 

Ils ont dû jouer au rugby ensemble au club de de Beaune car en Allemagne, quand mon grand-père reprend le rugby, c’est avec « Kiloune [surnom de Robert C.] à la mêlée »[2]. Dans les lettres adressées à ses parents, mon grand-père transmet très souvent le bonjour de Robert C. Dans une lettre adressée à Roger M., un ami resté à Beaune, mon grand-père mentionne un échange avec la sœur de Robert C., Lulu, – « en simple camarade », précise-t-il[3]. Les familles de mon grand-père et de Robert C. devaient être proches.

 

Partis le même jour pour l’Allemagne en mars 1943 comme l’indique leur fiche de départ que j’ai consultée aux Archives départementales de Côte-d’Or, Robert C. et mon grand-père dorment dans la même baraque [lien] sur le camp à Eger. Au tout début du séjour dans les Sudètes, alors que la déchirure du départ pour le STO est encore vive, la présence de Robert C. est rassurante[4]. Des quatre autres requis beaunois qui font partie de la chambrée [lien], c’est de lui que mon grand-père est le plus proche. Ils partagent le contenu de leur colis[5], leurs repas, les bouteilles de pinard[6], le travail[7], les activités, les sorties hors du camp : « Avec le Kiloune, ça gaze », écrit-il le 22 mai 1943. Robert C., c’est la famille, comme un « frère »[8].  

 

En novembre 1943, mon grand-père perd malheureusement – mais heureusement pour Robert C. – ce « frère » qui réussit à rentrer en France à la faveur d’une permission.

 

Pour les travailleurs civils requis comme pour les volontaires, il existait en effet un régime de permission. Un homme marié pouvait en bénéficier après six mois, un célibataire après un an. En théorie. Car dans la pratique les autorisations étaient beaucoup plus aléatoires, voire étaient tout bonnement suspendues compte-tenu de l’ampleur des non-retours[9].

 

Les lettres de mon grand-père témoignent de ce régime de permission – sans l’expliciter clairement – et de cette incertitude quant à la délivrance des autorisations.

 

Robert C., en tant qu’homme marié (j’ai même découvert en consultant son acte de naissance et le recensement de 1946 de Beaune aux Archives municipales qu’en 1943, il était père d’une fille née en 1940, année de son mariage, paternité que mon grand-père n’évoque à aucun moment dans ses lettres), peut bénéficier d’une permission après 6 mois.

 

Dès le début de juillet 1943, le sujet de la « perme » arrive dans les lettres. Il est question d’un départ de Robert C. prévu pour le 4 septembre, soit en effet environ 6 mois après son arrivée à Eger. Pour mon grand-père célibataire, il faudrait attendre en principe mars 1944, mais il espère pouvoir obtenir peut-être une dérogation s’il arrive à justifier que son père Émile est malade. Aussi demande-t-il à ses parents un certificat sur l’état de santé de son père[10]. En août, il n’a rien reçu de la part de ses parents et n’a plus vraiment l’espoir de pouvoir partir avec Robert C.[11] dont le départ a de toute façon été reporté.

 

Fin septembre, les permes sont suspendues, ce qui retarde encore le départ de Robert C.[12]. En octobre, nouveau délai, Robert C. étant hospitalisé pendant un temps pour une blessure au pied[13], puis de nouveau en raison d’une décision de report de l’administration, – ce qui fait même craindre à mon grand-père une suppression pure et simple des permissions[14].

 

Finalement, dans la deuxième quinzaine de novembre, la permission de Robert C. se confirme et est fixée au samedi 27 novembre : « Vous allez bientôt avoir la visite de Robert et de Brunet de Chalon, ils partent samedi prochain. » (21 novembre 1943)

 

C’est en lisant attentivement la fiche de départ de Robert C. retrouvée aux Archives départementales de Côte-d’Or que j’ai véritablement compris qu’il était resté en France et n'était pas revenu à Eger, et ce sans pour autant rentrer dans la clandestinité.

Fiche de départ au STO de Robert C. (Archives départementales de la Côte-d'Or)
Fiche de départ au STO de Robert C. (Archives départementales de la Côte-d'Or)

Sur sa fiche, il est en effet indiqué en bas :

« Carte remise à l’intéressé le 7.12 [1943]

Affecté service des voies le (9.12 par CGIMO) »

 

Le CGIMO était le Commissariat général interministériel à la main d'œuvre, l’appellation à cette date de l’administration chargée d’exécuter les décisions du gouvernement de Vichy en la matière. Par une voie légale, bénéficiant peut-être d’un appui[15] ou d’une forme d’assouplissement de l’administration locale, Robert C. a donc pu ne pas repartir au STO et être affecté en France au « service des voies » (de chemin de fer probablement).

 

À aucun moment par la suite, mon grand-père n’exprime clairement et explicitement le fait que Robert C. soit resté en France, ni ne porte a fortiori d’appréciation sur la situation de son « frère », ne serait-ce que pour s’en réjouir.

 

Pourtant, il le mentionne encore régulièrement dans ses lettres, notamment pour demander à ses parents de lui transmettre le bonjour ou de se renseigner auprès de lui sur les conditions de vie à Eger[16], sans doute pour avoir un témoignage sans le filtre de la censure. En avril 1944, il demande par deux fois à ses parents de rappeler à Robert C. la « commission des copains de la Meuse » (sans doute une livraison de vin)[17].

 

L’historien Patrice Arnaud note que « la question des permissions a divisé les requis, même si la mémoire du STO tait parfois ces dissensions »[18]. Tristesse des uns, bonheur des autres, opposition entre mariés et célibataires, sentiment d’injustice voire rancœur de certains devant des autorisations profitant à d’autres, jalousie et non-dit : les permissions mettent l’esprit de camaraderie à l’épreuve.

 

Après la guerre, Robert C., frigoriste de profession, quittera Beaune avec sa famille pour aller vivre au Maroc (à Fez[19]) et en Tunisie. Son acte de naissance indique qu’il est décédé le 17 septembre 1963 à Tunis, soit 3 ans, presque jour pour jour, avant mon grand-père décédé le 20 septembre 1966.



[1] On remarque également dans la liste des lauréats du certificat Henri Moine, futur maire de Beaune de 1968 à 1995.

[2] « je reprends ma place de pilier et Kiloune à la mêlée. » (6 mai 1943)

[3] « Tu me dis que Lulu Clot reçoit de mes nouvelles, mais c’est elle qui m’a écrit la 1ère et en simple camarade. » (6 mai 1943)

[4] « Je suis content d’être avec Robert Clot. » (14 mars 1943)

[5] « Mais aujourd’hui et demain, il ne nous reste plus rien. Ni à Robert non plus. Heureusement il a encore des lentilles que nous cuirons. » (3 juillet 1943)

[6] « J’ai déjà débouché une petite boîte pour fêter le 14 juillet. Et avec Robert, nous avons bu une bouteille de pinard de rouge, cela nous fait plaisir. » (14 juillet 1943)

[7] « Le travail est commencé à l’usine depuis mercredi. Je travaille avec Robert, Beuzeville et Colin, au même établi tous les quatre. » (19 mars 1943)

[8] « Je vous embrasse tous bien fort et Robert aussi car tous deux ici, on est comme des frères. » (22 avril 1943) ;

« J’ai le bonjour à vous donner aussi de Robert Clot. Tous deux, on s’arrange comme deux frères. » (2 juin 1943)

[9] Patrice Arnaud, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p.466-467

[10] « Robert part en perm au 4 septembre jusqu’ici [ ?]. Je voudrais bien s’il y avait moyen que vous puissiez avoir un certificat quelconque signé par ceux de la mairie, pour partir avec lui, sans quoi cela ne serait pas avant le mois de mars 1944. J’espère que cela pourra se faire pour ce moment-là. » (5 juillet 1943)

[11] « Robert va partir en permission le mois prochain. Malheureusement je ne pourrai pas m’en aller avec lui. Si seulement j’avais reçu ce que Simone [sa sœur] devait m’envoyer. Mais j’ai bien peur que maintenant cela soit fini. C’est peut-être un peu tard, mais si vous pouviez tâcher toujours de me le faire parvenir le plus tôt possible car sinon je ne compte pas partir avant mes 12 mois. Et il n’y a pas encore la moitié de tirer. » (14 août 1943)

[12] « Enfin, il n’y a plus qu’à attendre puisque les permes sont supprimées. Robert Clot et un autre copain de Chalon-sur-Saône devraient y être en ce moment, malheureusement ils sont comme moi. » (21 septembre 1943)

[13] « Enfin, je vais vous quitter pour aujourd’hui car il faut que j’aille voir Robert Clot à l’hôpital. Il a un vilain mal à un pied et il a trop bien été soigné à l’usine. » (3 octobre 1943)

[14] « Robert qui devait partir en permission le 15 ou le 16 est toujours à l’hôpital, et les permes sont encore retardées de 15 jours. Je crois qu’à force, elles vont même être supprimées. » (16 octobre 1943)

[15] C’est une simple hypothèse sans preuve. Le père de Robert C., Louis C., radical socialiste, a été conseiller municipal par arrêté préfectoral du 8 septembre 1944 (source : Archives municipales de Beaune). Les archives de la presse locale montrent également qu’il était président d’honneur du club de gymnastique La Beaunoise en 1953 (La Bourgogne Républicaine du 17 mars 1953)

[16] « Vous avez dû avoir la visite de Robert qui est en perme. Il a bien dû vous expliquer un peu notre genre de vie, enfin surtout ce que nous faisons à l'usine, à la baraque, etc... ainsi que pour la nourriture et la paye que je touche en ce moment. (...) enfin il a dû vous causer un peu du pays. » (1er décembre 1943) ; « Ce qu'il nous faudrait le plus tôt possible, c'est celle que nous demandons tous et que Robert a dû vous parler, et que l'on salue tous les matins et soirs. » (5 février 1944) ; « Enfin, vous demanderez un peu à Robert, comme cela peut se passer auprès de la gerse [les femmes, en argot] et de sa suite. » (15 février 1944)

[17] « Donnez le bonjour à Kiloune ainsi qu'à chez lui. Et dites-lui s'il pense à la commission des copains de la Meuse. Il devait leur envoyer du pinard. » (9 avril 1944)

[18] Patrice Arnaud, Les STO. Histoire des Français requis en Allemagne nazie. 1942-1945, Paris, CNRS-Biblis, 2014, p.467

[19] Cela ressort de l’avis de décès en 1051 d’une de ses sœurs (source Le Bien Public du 2 mai 1951, page 2)

 
 
 

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