Un gars ordinaire
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Dernière mise à jour : il y a 13 heures
« Mais que lui trouves-tu à ce grand-père ? Ce qu’il raconte dans ses lettres n’est pas d’un grand intérêt, c’est un type assez banal » : telle fut la première réaction de mon ami professeur d’histoire à la retraite, après la lecture de quelques lettres de mon grand-père.
D’abord piqué au vif, je tus ce premier mouvement intérieur et développai des arguments que je reprends ici, en les complétant, en écho à d’autres observations que m’ont adressées des lecteurs du blog.

Pas de fait d’armes dans les lettres de mon grand-père, pas de profondeur d’analyse, pas de hauteur de vue particulière sur les événements vécus. Il écrit les choses telles qu’elles viennent et telles qu’il les vit, dans un français simple, nourri de langage parlé, avec de nombreuses fautes d’orthographes, de syntaxe et de ponctuation, dans le seul souci de maintenir le lien avec sa famille et de donner des nouvelles.
Ma culture historiographique, nourrie de quelques lectures en amateur, est modeste pour en juger, mais il me semble précisément que tout l’intérêt des lettres de mon grand-père est bien là : ce point de vue sur le vif (et pas a posteriori) d’un jeune homme ordinaire.
Ce point de vue permet d’approcher la manière dont sont vécus les événements de l’Histoire par ceux qui en sont les acteurs indirects et les subissent. Il permet de rendre compte tout à la fois de la simplicité de ce vécu, sans recul ni analyse, et de sa complexité, pleine de nuances, loin des catégories et des cases du récit historique construit après coup.
Ce qui me semble intéressant également, c’est qu’il s’agit du point de vue d’un « sans-voix ». Après-guerre, d’anciens requis du STO ont pris la parole ou la plume, des lettrés, des intellectuels, des personnes qui avaient voix au chapitre ou qui s’autorisaient à prendre la parole. Mon grand-père, comme la majorité des requis, ne faisait pas partie de ceux-là. C’était un jeune boucher, tout juste nanti d’un certificat d’études primaires, un modeste.
Même si je pose sur lui un regard tendre et positif, je ne cherche pas à en faire un héros. Ni un martyre d’ailleurs, et mon intuition – les lecteurs assidus l’auront compris – est que l’expérience du STO vécue par mon grand-père, si elle a bien sûr été une épreuve, a aussi été une tranche de vie qui avait ses bons côtés. Une tranche de vie qu'il n'a pas pu assumer et faire valoir comme telle, de retour en France : la gloire était aux vainqueurs et aux résistants, et les anciens requis du STO incarnaient, bien malgré eux, le rappel d'un des aspects honteux de la politique collaborationniste vichyste. Il n'était pas l'heure de s'étendre sur ce séjour passé en Allemagne.
L’intérêt que je porte à mon grand-père tient aussi à des ressorts plus personnels.
Je m'y intéresse parce que je ne l’ai pas connu. Cela peut surprendre de prime abord, mais cela m’apparaît aujourd'hui comme une évidence. Je l’explique un peu dans certains articles, en particulier dans une lettre adressée à mon grand-père où je partageais des éléments plus intimes sur cette nécessité qui m'a porté et me porte à poursuivre cette (en)quête.
Enfin, si je m’intéresse à ce gars ordinaire, c’est parce que c’est mon grand-père, c'est-à-dire en raison du lien qui m’unit à lui et que j’entretiens, avec tout ce que j’y mets de moi.
Prenez une personne lambda, dites-vous que c’est votre enfant, votre parent, ou que sais-je. Immédiatement, votre regard change, ainsi que votre rapport à cette personne. À l'inverse, ne vous est-il jamais arrivé, de manière étrange, de voir un proche, ses qualités propres et ses défauts, avec une espèce de distance, une impression de « non familier », d’« Unheimlich », comme l'écrit Freud (ce qui a été traduit par « inquiétante étrangeté »[1]) ?
Les liens affectifs, qu’il soit d’amour, d’amitié, de parenté, de fraternité, – et peut-être tout simplement le sentiment de partager une même commune humanité – donnent du prix et de l’intérêt.
Pour terminer sur une note décalée, voici la chanson Ordinaire et son couplet qu’aurait pu chanter mon grand-père (avec une dédicace spéciale pour mes enfants, Roméo et Lou) :
« Autour de moi il y a la guerre
La peur, la faim et la misère
J'voudrais qu'on soit tous des frères
C'est pour ça qu'on est sur la terre
J'suis pas un chanteur populaire
Je suis rien qu'un gars ben ordinaire »
[1] Vous pouvez aussi en faire l’expérience avec un animal domestique, comme cela m’arrive parfois fortuitement avec ma chatte Monette quand elle revient de ses escapades sur les toits et que je me demande si c’est bien elle et non le chat des voisins.





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