Les yeux de Monette*
- Manuel DEMOUGEOT
- il y a 6 jours
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
La mémoire peut prendre des chemins détournés pour resurgir à la conscience et habiter le présent sous une forme reconnue et assumée. Je l’illustre à travers les articles de ce blog épinglés sous l’intitulé « Détours de mémoire ». La mémoire s’entortille même quelquefois en de joyeux méandres pour créer le plaisant décor de nos vies ordinaires qui le deviennent, de la sorte, un peu moins. Ainsi en va-t-il parfois d’un félin, lien vivant avec les morts.

Ma petite féline me regarde. Elle voudrait jouer alors que je travaille. Elle vient me déranger, essayant de s’installer sur le clavier de mon ordinateur. Elle m’accompagne dans mon travail de mémoire. C’est un totem vivant, gardienne de la mémoire, témoin de mon ancêtre. Et pourquoi pas réincarnation. Allez savoir !… C’est « l’esprit familial du lieu », comme l’écrit (presque) Baudelaire.
C’est l’esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?
Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime
Tirés comme par un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,
Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.[1]
Je l’ai appelée Monette. C’est ainsi que mon grand-père Jean appelait dans ses lettres sa sœur Simone, sa cadette de deux ans. Simone a joué un rôle important dans l’appropriation de la mémoire de mon grand-père. Aussi, appeler Monette cette petit chatte entrée dans ma vie alors que j’avais sérieusement entamé le travail sur mon grand-père, était une manière de rendre hommage à ma grand-tante qui elle-même avait eu des chats.
Je n’ai pas oublié la présence de chats chez elle[2] car dans mon enfance et jusqu’à une période récente, j’avais peur des chats. Une peur panique. Une phobie. Lorsque j’allais chez ma grand-tante, j’étais en alerte permanente. Je n’étais en repos que lorsque je savais le chat dans la pièce à côté, la porte fermée. Cette peur s’étendait à tous les animaux. Le comble pour un fils, petit-fils et arrière-petit-fils de boucher. A moins que ce ne soit le juste retour du refoulé.
Cette peur m’a accompagné pendant de nombreuses années. Je ne pouvais pas supporter de me trouver dans la même maison qu’un chat. Puis, le temps a passé. Je suis allé creuser en moi-même, déterrer, mettre des mots. Le travail de mémoire sur mon grand-père n’y est pas étranger. La peur est devenue moins panique. Je pouvais tolérer de me trouver dans la même pièce qu’un chat.
Et puis, il y a quatre ans, il y eut James. Ma compagne alors souhaitait adopter un chat. À près de 50 ans, j’ai considéré qu’il n’était plus temps de faire supporter aux autres les conséquences de ma phobie. Je lui ai dit « Vas-y ». Le nom « James » était mon idée. Ça faisait à la fois agent secret et cool comme un chanteur de funk music. Ses enfants et elle étaient emballés. Ainsi fut-il baptisé. Les dernières appréhensions et peurs qui me restaient sont progressivement tombées au contact du petit chat, de sa présence, de son espièglerie, de sa douceur, ce qui me permit deux ans plus tard d'adopter moi-même la petite Monette.
Et je ne réalise que maintenant, alors que j’écris ces lignes, que James en français, c’est Jean[3].
* Je pastiche ici, avec son amicale autorisation dont je le remercie, le titre du très bel ouvrage de Thomas Schlesser, Les Yeux de Mona.
[1] Le Chat, dans Les Fleurs du Mal
[2] Son fils m’a pourtant confirmé récemment que Simone n’avait eu des chats que pendant deux courtes périodes de sa vie. Il faut croire que ces périodes m’ont marqué. Et puis, la mythologie n’est-elle pas faite de mensonges qui deviennent à la longue des vérités ?
[3] Sigmund Freud écrit dans Totem et tabou (Petite bibliothèque Payot, p. 159) : « Le nom d’un homme est une des parties essentielles de sa personne, peut-être même de son âme. Le fait de porter le même nom qu’un animal donné a dû amener le primitif à admettre un lien mystérieux et significatif entre sa personne et l’espèce animale dont il portait le nom. Quel autre lien aurait-il pu concevoir, si ce n’est un lien de sang ? » Ainsi, le primitif agissant en moi a dû établir une correspondance réciproque entre l’animal et l’homme, intervertissant les termes de la citation de Freud.





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